Des femmes se procurent des poupées qui ressemblent tant à des nourrissons qu’on les nomme reborn, renaître. Certaines en ont plusieurs, une collection, d’autres une ou deux. Toutes parlent de remplacement. Un enfant mort, l’enfant qu’elles n’ont pas eu, celui qui est parti parce qu’il a grandi, ou encore une poupée à chaque fois qu’un membre de la famille s’éteint.


Ici, la photographie illustre un reportage. Elle accentue la confusion. Aucune différence entre la poupée inerte et le nourrisson vivant. Pas de léger mouvement, de souffle, de chaleur, d’odeur qui permettent de distinguer le vivant de l’inanimé, du sans âme.


La fonction de remplacement prend le dessus. Pas de différence repérable entre l’imaginaire et la réalité. La poupée vient à la place du bébé qui n’est plus là. Le nourrisson est décédé, alors la poupée fait croire à sa présence. Mais il peut aussi avoir traversé l’enfance, être devenu adulte ; dans ce cas, la poupée arrête le temps. Ou bien encore, ce bébé n’a jamais existé, c’est le bébé idéal, rêvé par ses parents, celui qui est effacé par le nouveau-né qui vient au monde. Ici, la poupée gomme la réalité.


Dans tous les cas, la poupée, parce qu’elle remplace, empêche la perte. Elle rend tout deuil impossible, car le deuil permet de surmonter la perte, de l’insérer dans les souvenirs, sans que soit attendu le remplacement de l’être disparu.
La vie est maîtrisée. La poupée ne pleure pas. Si la femme lui prodigue des soins, l’habille, la dorlote comme un nourrisson, c’est à partir de son propre désir. La réalité ne fait pas obstacle au fantasme. La mère est à jamais infaillible. La poupée ne vieillit pas. Le temps est arrêté, mais arrêter le temps, c’est toujours arrêter son temps, une façon de se protéger contre l’angoisse de mort. La poupée éternelle rend la mère immortelle.



La photographe explique au spectateur ce que sont ses clichés. Quand elle prend ces photos de poupées dans des situations habituelles de nourrissons, dans un landau, sur un lit, à côté d’un bébé, elle fait passer ce sentiment d’étrangeté que chacun ressent lorsqu’il est confronté aux morts vivants, au fantômes, à l’Olympia d’Hoffmann. Le spectateur imagine approcher le vécu de ces femmes, un questionnement infini sur la vie et la mort. Chez elles, le déni de la différence entre être vivant et être mort est incarné par cette poupée qui prend la place d’un bébé. Un leurre auquel, par la photo, le spectateur s’est laissé prendre.


Une femme a accepté que Laureen Machu vienne régulièrement prendre en photos ses poupées reborn, c’est-à-dire que la photographe soit le témoin que les poupées, aussi ressemblantes soient-elles, ne sont pas des bébés, et qu’elle en rende compte grâce à ses clichés. La photographe permet la différenciation entre le fantasme et la réalité, c’est l’incidence psychothérapeutique de son travail.
Laureen intervient. Elle sort une poupée de sa vitrine. Je vois Blanche Neige dans son cercueil de verre, comme si on attendait que quelqu’un vienne réveiller la poupée, et c’est ce qui se passe. En extirpant la poupée de la vitrine, en la manipulant, en la mettant devant son objectif, elle ne la traite pas en nourrisson, elle en fait un jouet. Peut-être réveille-t-elle le désir de jouer à la poupée. Mais alors, nous ne sommes plus face à un reportage illustrant la confusion de femmes incapables de faire le deuil de leur enfant disparu. La photographe a réveillé la vie, celle où fantasme et réalité sont entremêlés ; c’est ce que les photos de Laureen Machu montrent.

Patrick Avrane, psychanalyste, écrivain.

Développé avec Berta.me