Le reborn, deuil pathologique ou existentiel?

Peut-on rendre visible, voire palpable, la perte? Qui plus est celle d’un nouveau-né, mort alors que le lien maternel n’était qu’à ses prémisses, quand les fils invisibles de l’attachement se tissaient jour après jours dans le
« holding », le «take care», le « prendre-soin-de », à travers le «sentir», le toucher, l’odorat, les premiers regards et les premiers sourires, le « porter-dans-ses-bras », prolongement d’une fusion et d’un attachement déjà inscrits dans le corps durant neuf mois. Dès la naissance du bébé, c’est dans ces premiers échanges peau contre peau, regard de l’un dans le regard de l’Autre, que le tissu se complexifie, devient indissoluble. Des échanges précoces qui, si l’on croit aux psychanalystes d’enfants, laissent une empreinte indélébile dans la mémoire de la mère autant que dans l’inconscient du bébé et qui nous marquent profondément de leur sceau de tendresse ou de brutalité.
A travers ce monde perceptif et celui des représentations imaginaires, émerge graduellement cet amour universel, tantôt inconditionnel, tantôt ambivalent ou hostile, parfois absent, qui nous construit (ou qui nous déconstruit, dans ses ratages) nous tous, être humains que nous sommes.

Les grains de la pellicule révèlent ici, grâce à l’alchimie du lien (encore un!) que Laureen Machu a noué avec ces « être-parents » (vrais ou imaginaires, comme pour Aurélia, qui rêve toujours d’être mère du fond de son lit) et avec leurs poupées reborn, la douleur de la perte, ses coins obscurs, ceux qui nous inquiètent et qui suscitent
le rejet par leur « inquiétante étrangeté », par leurs côtés difformes, vulnérables, chimériques.

Ces images mettent dans la lumière, par la lumière, l’absence, le manque, cet inconsolable vide comblé par des objets transférentiels «plus vrais que le vrai» qui, en ramenant à la vie l’objet perdu ou jamais existé, raniment
les mères en exil psychique ou enfermées dans un corps-prison. Et c’est par cet autre objet transférentiel, l’appareil photo, que s’ouvre une porte sur l’âme en mal d’amour, celui que l’on destinait à celui qui n’est plus ou qui n’aura jamais été. Laureen Machu sait s’effacer et rester en silence derrière son objectif, à l’écoute de ce qui se passe dans ces huis clos, de ces non-dits ; elle a choisi de ne pas se focaliser sur les reborn, à peine présentes dans le champ visuel, aussi absentes que les bébés qu’elles remplacent: grâce à ce silence, des individus osent s’exposer, raconter leur terrible secret, leur mélancolie mais aussi leur joie de vivre, envers et contre tout préjugé.

Le reborn est un corps de bébé qu’il faut porter, linger, déshabiller, laver. C’est une peau artificielle douce au toucher, des jolis traits, une promenade avec poussette dans des bois oniriques. Suspension du temps qui passe pour abolir la mort. Ces femmes ne sont pas des schizophrènes enfermées dans leur délire, elles ne sont pas dupes du subterfuge identitaire qu’elles utilisent mais sont déterminées à « jouer le jeu » de la poupée comme lorsque, petites filles, elles rêvaient d’être grandes, d’être mères. Aurélia semble s’amuser d’elle-même, se prêtant docile au jeu du « packaging » dans du papier-bulle ou dissimulée au fond d’un tissu de sa couleur préférée,
le bleu, qui la transforme en noble Touareg du désert. En jeu de miroir avec sa collection de poupées reborn, elle devient poupée Barbie à son tour car elle veut voir la vie en rose malgré la spasticité et la paralysie de
ses membres.

C’est de fait l’accès à la dimension de l’enfance, dans ses lettres de noblesse et sans puérilité, qui permets à ces femmes de ne pas se noyer dans leur détresse, de se comporter aux yeux du monde comme à l’époque où l’on savait devenir vaillant pirate ou jolie princesse avec un simple foulard et une pince à linge, capables que nous étions de créer une réalité plus douce et acceptable.
Marquées dans leur regard par ce deuil impossible, un deuil que nul ne peut forcer à «élaborer» (exigence très contemporaine qui découle de la tyrannie du « passer vite à autre chose», « ne pas s’effondrer »), toutes ces femmes sont restées le corps pantois, pétrifié, sidéré. Elles ne s’y attendaient pas ou plus. Et elles semblent vouloir prolonger ces premiers échanges interrompus brutalement et surtout vite, beaucoup trop vite.
Mais c’est peut-être seulement de la lumière de la vie et de ses ombres dont il s’agit, dans ces visages autant que dans ces lieux perdus, de l’inévitable fin à tout et de la nécessité, pour exister vraiment, d’être reliés à quelque chose quand on n’est plus reliés à quelqu’un. « Nous sommes fait de l’étoffe dont sont fait tous nos
rêves » disait le Poète. Et il avait raison.

Déborah Castagnoli, psychiatre

Un huis clos

Pour Aurélia, les murs se poussent à l’infini.
Elle est là, mais aussi ailleurs.

Aurélia vit en couple avec José depuis 30 ans. Une maladie a paralysé peu à peu son corps. Seul son visage peut désormais exprimer ses émotions.

Son espace, c’est son lit. Elle y passe vingt heures par jour. Selon les moments, il peut être prison, espace de rêve, lieu d’assouvissement du désir ou parfois confident.


En face d’elle, une étagère avec treize de ces poupées très réalistes qu’on nomme  reborn  (renaître). Ils sont les enfants qu’elle n’a jamais eus et qu’elle a toujours espérés. Des bébés choisis méticuleusement à des périodes clés de sa vie. Ils forment une frise de visages qui expriment différentes émotions, les siennes à un moment donné.

 Masques de l’impossible.

Musique associée: Suna No Oshiro - Music Box

Développé avec Berta.me